neuf salariés racontent leur boulot vide de sens

David, la cinquantaine, consultant
Entre les PowerPoint, les réunions et l’esbroufe générale, David se demande comment sortir de la matrice.

« Mon manager m’a dit : “Le savoir-faire, c’est bien, le faire savoir, c’est mieux.” Vous avez compris l’esprit. Je suis placé des entreprises, des administrations, proposant des “optimisations”. Sauf que mon utilité n’est pas évidente. J’ai le sentiment d’être là pour légitimer des sous-chefs qui portent des projets pour se faire mousser.

Quelle boîte développer un nouveau système informatique ? Je forme les agents de la préfecture. Ils sont moins efficaces et ça leur casse les pieds ? Tant pis, ça brille… Un collègue à mis en place un logiciel pour que les comptables deviennent des “pousseurs de boutons”, vides de toute substance. En dessous d’un certain échelon, c’est “faites avec, on fait ce qui marche selon nos indicateurs”.

Pour nous, le but est de placer le plus de consultants possibles. De “employé”. Si bien qu’on a parfois l’impression d’être des sangsues. En arrivant dans votre entreprise, sur install un flow autour du projet pour vous faire penser que nous sommes in dispensables et on ramène d’autres consultants…

On ne parle jamais de virer des gens. On fonctionne en euphémismes. Tout est dans le “formulation”. On cite des “méthodos” bidons dans les “propales”, avec des noms fumeux, mais personne ne sait ce que ça veut dire. Pour essayer d’en sortir, je me force à parler de “cotations” plutôt que de “des charges”.

Entre chaque mission, je suis en “intercontrat”. On vous fait comprendre que vous êtes en compétition avec d’autres consultants, qu’il va falloir vous dévoiler. Car c’est mal vu d’être en intercontrat. Et votre CV se déprécie. Sur vous dira : « Pour qui avez-vous bossé ? » C’est à celui qui sera le plus servile.

Beaucoup de mes collègues pensent comme moi. Mais que veux-tu faire ? “Blâmez le jeu et non le joueur.” Ceux qui restent le font pour le fric et par peur du chômage. Je ne suis pas loin de penser que cette pression est entretenue : ces groupes, en dépit d’une concurrence qui existe, sont également dans la collusion pour appliquer le même « tarif », le même traitement, à leurs salariés. Ce n’est pas pour rien si dans le milieu, on appelle ces boites les « marchands de viande ». »

CÉLINE, 28 ANS,
HÔTESSE D’ACCUEIL

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