Le magazine «Livres» tourne sa dernière page – Libération

La revue, qui proposait des textes d’écrivains étrangers sur des sujets littéraires d’actualité, a paru son dernier numéro jeudi. Faute de rentabilité et de repreneur.

« Sommes-nous de plus en plus bêtes ? » s’interroge, comme un pied de nez, la couverture de novembre du magazine Livres. Après douze années d’existence, le mensuel qui éclaire l’actualité par les livres à, semble-t-il, livré son dernier numéro jeudi. Placée en redressement judiciaire fin septembre, la société Books a été mise en liquidation mardi dernier, faute de repreneur. Au grand-mère de son fondateur et rédacteur en chef Olivier Postel-Vinay, qui s’en fait écho dans son ultime édito : « Une entreprise non locative doit disparaître : c’est dans l’ordre des choses. Ce qui peut sembler moins normal, c’est qu’un magazine de qualité dont le seul objectif est de promouvoir le bon usage de l’esprit critique ne peut trouver de repreneur suffisamment convaincu de l’intérêt de cet objectif pour l’investir cher d ‘une solution’.

Ces derniers mois, la revue a subi une « triple pleine », selon son directeur. En cause : les grèves contre la réforme des retraites de l’hiver dernier qui ont affaibli ses ventes en kiosque, puis la crise du coronavirus conjuguée à la faillite du distributeur Presstalis. D’un commun accord avec ses principaux actionnaires (l’investisseur Xavier Moreno et l’avocat américain Christopher Baker), Olivier Postel-Vinay a donc décidé cet été de lâcher l’affaire, en espérant malgré tout – “un peu de naïveté” – qu’un repreneur ambitieux se manifeste. Quelques discussions ont été adaptées avec des éditeurs ou des groupes de presse, sans aller plus loin. « Les groupes de presse sont dans un état pitoyable, commente Olivier Postel-Vinay, et ils n’auraient dans ce contexte aucun intérêt à acquérir un titre structurellement déficitaire.

Une base d’abonnés convoitée

Il faut dire que Livres chancelle depuis ses débuts, a adopté un modèle économique hyper classique, reposant simplement sur des recettes au numéro, des abonnés et de la publicité. A 3 500 abonnés, 2 500 vents en kiosque et un prix passé à 12 euros le numéro, le titre tirait ces derniers temps sur la corde. Il avait déjà été sur le point de mettre la clé sous la porte à plusieurs reprises depuis sa création en 2008. Le magazine fut notamment dive renfloué par l’homme d’affaires Jean-Jacques Augier en 2010, puis pour a relâché en 2017 Postel -Vinay. L’artisan de la fusion présente de Lire et du Nouveau Magazine Littéraire avec l’éditeur Stéphane Chabenat n’était plus intéressé par l’addition de Livres à son arsenal de presse littéraire. Mais il pourrait bien récupérer les derniers actifs qui resteront au terme de la liquidation : notamment une base d’abonnés, bien utile pour ses autres titres. Le groupe de Matthieu Pigasse, les Nouvelles éditions indépendantes, seraient aussi sur les rangs indiqués Postel-Vinay.

Expérience et provocation

Livres a pourtant d’autres atouts à faire valoir. Une newsletter d’actualité des sciences humaines forte de 25 000 souscripteurs par exemple, à l’heure où le format est en plein retour de hype. Et une marque solide, synonyme d’exigence et d’un brin de provocation : la revue s’est posée dès sa création en rémouleur d’esprit critique, avec une volonté d’aller à rebours des conformismes du reste de la laise.

Elle l’a réussi grâce à un modèle singulier inspiré de Courrier international et de la Revue des livres de New York, avec des textes d’écrivains et de chercheurs étrangers traduits en français. Mais aussi grâce à des dossiers toujours en rupture avec l’époque, qui questionnaient aussi bien l’héritage de Marx ou le cholestérol que les périls d’Internet face à la démocratie. Livres a égallement souvent pris soin de se tenir éloignée de toute chapelle idéologique, même si certains réflexes ont pu agacer des lecteurs.

Au rayon critiques : un américano-centrisme dû notamment aux sources universitaires plutôt anglo-saxonnes du magazine, et les opinions proches des climatosceptiques d’Olivier Postel-Vinay. Celles-ci lui avaient notamment valu l’arrêt d’une chronique dans Libération en 2016. “Là-dessus, je me calme”, assure-t-il, arguant qu’il désirait surtout interroger le consensus autour des causes du réchauffement climatique.

«Faire renaître le concept»

Le patron de Livres repose l’arrêt de sa publication, qui comptait encore cinq salariés à temps plein, à la fin récente du Débat de Pierre Nora : «On est dans le même contexte d’une désaffection pour la lecture longue et ardue. C’est une tendance renforcée par l’usage d’Internet ou des smartphones, qui drainent une grande partie du temps d’attention.” Pourtant, d’autres publications érigeant des ponts entre la presse et l’édition sont des succès populaires. Dites-le mook Amérique (30 000 à 40 000 exemplaires livrés chaque trimestre), porté, il est vrai, par le très identifié mousquetaire des librairies François Busnel.

Las, Olivier Postel-Vinay, à 72 ans et après avoir investi une bonne partie de ses deniers personnels dans l’histoire, ne désespère pourtant pas tout à fait. Après avoir reçu des tonnes de messages de soutien, il se dit “intrigue” : “Je me suis mis à réfléchir à la possibilité de faire renaître le concept sous une forme différente, dans un premier temps en ligne.”

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